The China Mail - Derrière les 299 patients agressés par le pédocriminel Le Scouarnec, l'ombre des "victimes oubliées"

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Derrière les 299 patients agressés par le pédocriminel Le Scouarnec, l'ombre des "victimes oubliées"
Derrière les 299 patients agressés par le pédocriminel Le Scouarnec, l'ombre des "victimes oubliées" / Photo: © AFP/Archives

Derrière les 299 patients agressés par le pédocriminel Le Scouarnec, l'ombre des "victimes oubliées"

Jugé à Vannes pour violences sexuelles sur 299 patients, le pédocriminel Joël Le Scouarnec est l'objet d'une nouvelle enquête visant à identifier d'autres victimes dont certaines, présentes dans ses carnets, n'ont pas été jusque-là recherchées, a appris l'AFP par des sources concordantes et des documents confidentiels.

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Cette nouvelle enquête préliminaire, annoncée jeudi à l'AFP par le parquet général de Rennes, concerne "des victimes éventuellement non identifiées ou nouvellement déclarées" d'"agressions sexuelles et viols" perpétrés par l'ex-chirurgien viscéral.

Cette enquête, menée par le parquet de Lorient, intervient alors que le médecin, déjà condamné en 2020 à 15 ans de réclusion pour violences sexuelles sur quatre enfants, est jugé depuis le 24 février par la cour criminelle du Morbihan, pour viols et agressions sexuelles sur 299 patients majoritairement mineurs.

Dans des fichiers saisis par la justice, Joël Le Scouarnec a décrit avec minutie les sévices sexuels infligés aux enfants de son entourage et à ses patients.

Ces "carnets" ont permis aux enquêteurs d'identifier et d'interroger 332 victimes, dont certaines pour des faits prescrits.

Ainsi, sous le récit du viol de P., 9 ans, ou A., 13 ans, la cour indique qu'"aucune investigation n'a été réalisée pour (les) identifier", comme pour des dizaines de victimes d'agressions sexuelles.

"Que ce soit par manque de moyens ou par volonté de boucler l'enquête, beaucoup de victimes ont été laissées de côté par les enquêteurs", regrette Hugo Lemonier.

Auteur de "Piégés", un livre fouillé sur l'affaire Le Scouarnec, il identifie quelque 30 "victimes oubliées" et révèle une enquête titanesque et parfois lacunaire.

Les enquêteurs, raconte-t-il, se sont concentrés sur les carnets de l'accusé, "un matériel qui n'est certainement pas exhaustif: Le Scouarnec a détruit certains fichiers, il manque des années."

"Pourquoi s'être contenté des carnets? Pourquoi ne pas avoir demandé systématiquement aux cliniques les listes des patients opérés par Le Scouarnec pour compléter les trous?", s'interroge-t-il.

- Des victimes oubliées ? -

Képi sur le pupitre, le directeur d'enquête a été auditionné le 28 février cinq heures durant par la cour criminelle.

Après avoir égréné les noms de victimes non identifiées ou non investiguées, la présidente de la cour, Aude Buresi demande si le gendarme est "en mesure d'affirmer qu'aucune victime n'a été oubliée."

L'homme se trouble puis se reprend. "Je pense qu'on a recensé la majorité des victimes dans ses écrits", assure-t-il.

Mais il y a eu des ratés, insiste-t-elle. Des victimes confondues avec leur homonyme, des erreurs sur les noms, des confusions entre deux victimes...

Selon un document consulté par l'AFP, les gendarmes ont ainsi contacté une victime en lui annonçant qu'elle avait été victime d'un viol et d'agressions sexuelles.

La personne n'était en réalité victime "que" d'une seule agression sexuelle à l'âge de 13 ans. Un autre garçon portant le même prénom, âgé lui de 10 ans, avait été victime de viol et agression sexuelle.

"Les deux récits de ces violences par Joël Le Scouarnec ont été fusionnés en un seul, par une simple erreur de copier-coller", relate Hugo Lemonier.

Avec des conséquences: la personne contactée a eu un comportement suicidaire peu après son audition par les gendarmes, a-t-elle confiée à l'AFP.

Quant à l'autre victime, elle n'a pas fait l'objet d'investigations... et ne sait peut-être toujours rien.

- "Submergés et aveuglés" -

Parfois, les enquêteurs n'ont pas décelé de crimes là où leur description semble pourtant évidente, remarque Mme Buresi auprès du directeur d'enquête.

"A la lecture des écrits (lus en audience par la présidente, NDLR), notre ressenti était que ce n'était pas des agressions sexuelles. Mais à vous écouter, oui, certaines victimes auraient mérité d'être plus investiguées", admet-il.

Aux yeux de Me Céline Astolfe, "c'est comme si l'accusé lui-même a fixé le périmètre de l'enquête".

"Submergés et aveuglés par ses écrits", les enquêteurs en ont oublié "les réflexes évidents, basiques d'une investigation" comme exploiter les fichiers patients des établissements où a exercé l'ex-chirurgien, déplore l'avocate de la Fondation pour l'Enfance, partie civile au procès.

"Il n'est pas exclu qu'une action en responsabilité de l'Etat pour dysfonctionnement de la justice soit portée", indique Me Astolfe.

- "Avancée formidable" -

Pour Me Francesca Satta, qui dit être contactée "tous les jours" par de potentielles victimes de Joël Le Scouarnec, l'ouverture d'une nouvelle enquête est "une avancée formidable."

L'avocate estime qu'une des clientes qu'elle représente au procès de Vannes, Amélie Lévêque, "aurait pu être une cliente oubliée": décrite dans les carnets comme l'objet d'un regard accompagné de pensées pédophiles, elle n'a pas été contactée par les enquêteurs.

Au fil d'un long travail de mémoire, elle parvient à retrouver le souvenir d'un viol et va porter plainte à la gendarmerie. Le 7 mars, Joël Le Scouarnec reconnaît, au-delà du regard, le viol de Mme Lévêque, âgée de 9 ans à l'époque.

"Il faut que chaque regard décrit dans les carnets - j'en dénombre une cinquantaine - soit l'objet d'une investigation plus poussée", exige Me Satta.

Pour Hugo Lemonier, "derrière ces loupés de l'enquête, se pose la question de la place des victimes" dans la machine judiciaire et du manque de moyens octroyés aux parquets.

"Dans ce procès, la culpabilité de l'accusé n'est plus l'enjeu. Mais si c'est de réparer les victimes, il faut que ce soit pour toutes les victimes."

S.Wilson--ThChM