The China Mail - Argentine : ces machines qui se taisent, au cœur du débat sur le bilan Milei

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Argentine : ces machines qui se taisent, au cœur du débat sur le bilan Milei
Argentine : ces machines qui se taisent, au cœur du débat sur le bilan Milei / Photo: © AFP

Argentine : ces machines qui se taisent, au cœur du débat sur le bilan Milei

Dans la pénombre d'un vaste entrepôt, des machines à l'arrêt jouxtent les cartons d'invendus. Près de 120 employés en 2023, 14 à présent. En banlieue de Buenos Aires, cette usine de chaussures en sursis incarne un débat de plus en plus ardent après trois ans de présidence de Javier Milei : "destruction créatrice" ou "désindustrialisation" ?

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"Le marché intérieur est mort, il y a des gens qui s'endettent pour manger, alors imaginez, acheter des chaussures...", se désole Emmanuel Fernandez, le directeur de la PME Kioshi à Esteban Echeverria. En pointant du doigt aussi "l'avalanche d'importations" liée à l'ouverture commerciale de l'Argentine.

Près de 40.000 paires produites par mois il y a trois ans, à peine 10.000 aujourd'hui, dans un recoin encore éclairé de l'usine. "On est des gens d'industrie, on a cette passion. Alors n'entendre que 10% des machines qui tournent, ça fait mal", lâche-t-il auprès de l'AFP.

Depuis quelques mois, les relations se tendent entre le président ultralibéral Javier Milei et non plus seulement les syndicats, proches de l'opposition de centre gauche, mais aussi à présent le secteur industriel manufacturier. En souffrance, à l'inverse des mines et de l'agroalimentaire, florissants.

"90.000 emplois salariés perdus en trois ans", une activité "10% en-dessous des niveaux de 2022", certains secteurs à -25 ou -30%, énumérait la semaine dernière l'influente Union industrielle argentine (UIA), qui revendique près d'un quart des emplois.

- "Phénomène naturel" -

Simple transition, balaie d'un revers de la main l'exécutif. "De la même façon que des entreprises apparaissent, des entreprises disparaissent. C'est un phénomène naturel", affirmait Javier Milei en août.

Le président "anarcho-capitaliste" invoque volontiers la "destruction créatrice" de l'économiste austro-américain Joseph Schumpeter (1883-1950). Des cycles, une transformation, la fin d'activités anciennes, pour en créer de nouvelles.

Mais en attendant... "Ce qu'on voit, ce sont des gens qui perdent leur emploi et vont travailler pour les plateformes" de livraison, observe le patron de Kioshi, une marque argentine qui s'était fait une niche dans la chaussure bon marché.

L'histoire se répète, sans forcément faire grand bruit car le plus souvent éteignant des PME. Comme à Zarate, un pôle industriel à 90 km de Buenos Aires, où Clariant, une usine du groupe suisse de chimie implanté localement depuis plus d'un demi-siècle, a fermé mi-2025.

"Sur 42 employés, deux ont retrouvé un travail formel", se lamente Miguel Marquez, laborantin dans cette entreprise pendant 20 ans. Les autres, comme lui à 62 ans, se débrouillent avec des emplois informels (44% de l'emploi national), "n'importe quel boulot, comme chauffeur Uber".

Le cas Clariant est symptomatique : fabricant d'intrants pour le secteur du pétrole en Argentine, il fournissait notamment le vaste gisement d'hydrocarbures de Vaca Muerta, une fierté nationale. Mais Clariant a décidé d'importer ses intrants de ses installations au Brésil et de fermer en Argentine.

"Plus avantageux" pour lui. "Pour nous, c'était incompréhensible", se désole M. Marquez, devant les grilles du site fermé.

Selon les sondages convergents, l'emploi a détrôné l'inflation en tant que préoccupation numéro un des Argentins. Signal d'alarme potentiel pour l'exécutif, à l'orée d'une année où M. Milei annonce désormais ouvertement qu'il briguera un nouveau mandat en octobre 2027.

- "Industricide" -

D'où une joute autour de son bilan. Car "il y a des doutes sur la reprise de l'économie, pas tant en termes macro, car elle va croître, mais surtout en termes microéconomiques, de récupération des salaires", diagnostique pour l'AFP le politologue Sergio Berensztein.

Le gouvernement vante la stabilisation financière, la hausse des prix freinée, l'équilibre budgétaire grâce à l'austérité ? Les syndicats répondent "industricide", 30.000 PME fermées en trois ans et un pouvoir d'achat à la traîne de l'inflation.

Les chambres professionnelles parlent de commerces qui ferment, de consommation anémiée ? L'exécutif réplique que la consommation évolue, avec la hausse des ventes en ligne.

Qu'ils s'occupent d'être compétitifs, martèle en substance Javier Milei.

"Je ne suis pas là pour défendre certains chefs d'entreprise mais 48 millions d'Argentins", pour qu'ils payent moins cher, insiste son ministre de l'Economie.

"Je ne dis pas que la macroéconomie n'est pas importante mais encore faut-il que les gens arrivent à manger", estime Gloria Aparicio, co-gérante d'une PME de cordes de musique, qui s'arcboute pour maintenir ses 10 emplois. Mais la production a cessé les vendredis, commandes en baisse obligent.

Chez Kioshi, raconte M. Fernandez, immanquablement les employés demandent une avance sur salaire, notamment pour les transports, aux subventions désormais taries.

"Chaque fois qu'on s'approche pour communiquer quelque chose aux employés, ils sont pris de panique", confie Gloria Aparicio. "Il y a une grande angoisse".

Q.Moore--ThChM