AEX
1.1200
Au deuxième jour de sa visite au Cameroun, le pape Léon XIV a délivré un vibrant appel à la paix à Bamenda, épicentre du conflit séparatiste anglophone ayant provoqué des milliers de morts en près d'une décennie, l'étape la plus symbolique de son voyage.
Arrivé dans une Papamobile aux vitres blindées et sous escorte militaire, il a béni la foule qui l’a accueilli dans une ambiance bouillonnante, entre chants, klaxons, sifflets, percussions, drapeaux du Cameroun et du Vatican et tenues traditionnelles colorées à son effigie.
"Servons la paix ensemble", a appelé Léon XIV à la cathédrale Saint-Joseph de Bamenda, "terre ensanglantée mais fertile, terre outragée mais riche en végétation et généreuse en fruits".
"Ceux qui dépouillent votre terre de ressources investissent généralement une grande partie des profits dans les armes, dans une spirale de destabilisation et de mort sans fin", a-t-il fustigé devant les fidèles.
"Ils font semblant de fermer les yeux sur le fait qu'il faut des milliards de dollars pour tuer et dévaster, mais qu'on ne trouve pas les ressources nécessaires pour soigner, éduquer et relever", a lancé le pape américain, dans son discours empreint de gravité.
La veille, devant les autorités de ce pays multiconfessionnel, au premier rang desquelles son président Paul Biya qui dirige d'une main de fer depuis 1982, le pape a délivré un discours d'une rare fermeté, appelant à "briser les chaînes de la corruption", au respect des droits de l'homme et de l'Etat de droit.
- Sécurité renforcée -
Depuis ce matin, le dispositif sécuritaire a été renforcé sur les grands axes de la ville où d’importants convois se sont déplacés pour accueillir le souverain pontife.
A la suite de manifestations pacifiques violemment réprimées est né fin 2016 un conflit opposant des indépendantistes de la minorité anglophone du pays, qui ont proclamé la "République d'Ambazonie", au gouvernement de Yaoundé.
Les séparatistes comme les forces de sécurité sont régulièrement accusés d'exactions. Pris en étau, principalement dans la région du nord-ouest ou les groupes armés sont plus actifs, les civils sont devenus la cible d'extorsions, de violences, d'enlèvements contre rançon et d'assassinats. Au moins 6.000 d'entre eux sont morts depuis 2016, selon l'ONU.
Lundi, certains groupes armés ont annoncé une trêve de trois jours dans les deux régions anglophones, où vit près de 20% de la population, pour permettre d'accueillir le pape en toute sécurité.
Les séparatistes aussi espèrent beaucoup de cette visite. Le groupe Unity Warriors of Ambazonia a expliqué à l'AFP attendre du pape qu'il presse le gouvernement de relancer des négociations "où les racines du conflit pourraient être discutées".
A 60 ans, Vivian Ndey, enseignante à Bamenda, a accueilli le pape Léon XIV avec une "plante de la paix" entre les mains, symbole d’espoir après de longues années de crise dans la région: "j'ai donné des cours pendant cette période de crise et ce n'était pas facile. Il n'y avait plus d'élèves, les enseignants avaient peur de venir en classe" explique-t-elle a l'AFP devant la cathédrale.
L’aéroport de Bamenda, fermé depuis 2019 en raison du conflit, a été entièrement rénové et modernisé pour l’occasion et restera ouvert après la visite du pape.
- Dialogue -
"C’est la première fois depuis le début du conflit que tout le monde parle le même langage: tout le monde souhaite la bienvenue au Saint-Père", a déclaré Andrew Fuanya Nkea, archevêque de Bamenda et président de la Conférence épiscopale du Cameroun.
Dans ce pays d’Afrique centrale dont environ 37% des quelque 30 millions d'habitants sont catholiques, l'Église joue un rôle de médiation et gère un vaste réseau d'hôpitaux, écoles et œuvres caritatives - un levier d’influence que le Saint Siège souhaite consolider.
"Nous avons parlé aux deux parties, et nous pensons qu'il est maintenant le temps pour eux d'agir et d'avoir ce dialogue", a déclaré l’archevêque, réputé proche de Léon XIV.
Des séparatistes ont notamment demandé par la voix de leur avocat, "l’institution d’un dialogue sous l'égide du Vatican permettant de discuter les causes profondes du conflit, avec la participation de l'ONU, seule voie crédible vers la paix".
Parmi elles: "la décolonisation inachevée du Cameroun occidental, la marginalisation, l'éradication identitaire et la tentative d'assimilation", a estimé Joseph Awah Fru, avocat de dix leaders séparatistes emprisonnés à Yaoundé depuis 2019.
En raison des violences liées à ce conflit, plus de 330.000 personnes étaient déplacées à l'intérieur du Cameroun en 2025 et plus de 100.000 autres se sont réfugiées au Nigeria voisin, selon l'ONU.
Avant le Cameroun, le pape américain a effectué une visite historique en Algérie, en partie éclipsée par un double attentat suicide à une quarantaine de kilomètres d'Alger et une diatribe de Donald Trump à son encontre, qui l'a notamment accusé d'être "nul en politique étrangère".
Le chef des 1,4 milliard de catholiques poursuivra ce périple africain de 18.000 km à la cadence effrénée en Angola et en Guinée équatoriale jusqu'au 23 avril.
Y.Su--ThChM