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Cela a commencé par des menaces de suspendre les visas américains pour un certain nombre de pays en Afrique. Puis, Washington s'est mis à disperser à travers le continent des migrants venus du monde entier.
Le Cambodgien Pheap Rom, 43 ans, a fini dans une prison haute sécurité en Eswatini, dirigé d'une main de fer par le roi Mswati III. "Je ne comprenais pas pourquoi on m’expulsait vers l’Afrique alors que je suis cambodgien", a-t-il témoigné auprès de l'AFP.
D'autres ont été expulsés en République démocratique du Congo (RDC) ou en Ouganda; d'autres encore ont disparu des radars après avoir été envoyés au Soudan du Sud, déchiré par la guerre.
Les États-Unis utilisent les suspensions de visas pour forcer des pays africains à accepter des ressortissants de pays tiers dans le cadre de la répression menée par Donald Trump contre l’immigration, ont affirmé à l’AFP deux anciens responsables du département d’État.
Les deux tiers des 39 pays dans le monde visés par ces suspensions de visas se trouvent en Afrique. Et, selon le décompte d'ONG et de sénateurs démocrates américains, près de la moitié des États ayant conclu des accords pour accueillir des personnes expulsées des États-Unis sont africains.
"Ces pays sont mis sous pression à coups de menaces sur les droits de douane, suspensions de visas ou réduction de l'aide", poursuivent les sénateurs dans leur rapport.
Une fois sur place, les migrants tombent "dans un trou noir juridique", retenus sans être inculpés, dans un pays inconnu, parfois privés de droits, renvoyés dans un autre pays comme depuis le Ghana ou chez eux comme depuis la Guinée équatoriale au risque de leur vie, ont dénoncé des avocats.
La Maison Blanche n'a pas donné suite aux sollicitations de l'AFP. "La mise en œuvre des politiques migratoires de l’administration Trump est une priorité absolue", a répondu le Département d'Etat.
À peine de retour dans le Bureau ovale en début d'année dernière, Donald Trump avait procédé à l'expulsion massive de migrants vers l'Amérique latine.
Le cas le plus emblématique avait été l'envoi au Salvador de plus de 250 Vénézuéliens accusés sans preuve ni jugement d'être membres d'un groupe criminel et détenus des mois au sinistre Centre pénitentiaire contre le terrorisme (Cecot).
L'Afrique constitue en quelque sorte le chapitre deux. Selon les ex-responsables du département d'Etat, ces politiques d'expulsion vers des pays tiers ont été élaborées par Stephen Miller, le conseiller du président américain tenant d'une ligne identitaire très dure, et son Conseil pour la sécurité intérieure.
Pour arriver à ses fins, Washington a manié le bâton et la carotte, avec également des millions de dollars ou d'aide versés dans le cadre des accords secrets.
L'Eswatini, dernière monarchie absolue d'Afrique, s’est ainsi engagé à accueillir à terme 160 expulsés en échange de 5,1 millions de dollars (4,4 millions d’euros), selon le rapport des sénateurs américains. Le Rwanda aurait accepté d'en recevoir jusqu’à 250 contre 7,5 millions de dollars d’aide américaine, selon Human Rights Watch.
"C’est comme une traite moderne d'êtres humains, par des voies officielles", a déclaré à l’AFP Tin Thanh Nguyen, avocat basé aux États-Unis.
- "Bonne chance" -
Depuis le début du second mandat de Donald Trump, les motifs d'expulsion ont été élargis. En juin encore, la Cour suprême américaine soutenait sa décision de révoquer un statut protégeant 350.000 Haïtiens.
Nombre de migrants expulsés vers l'Afrique bénéficiaient d'une protection juridique au titre de la Convention contre la torture ou d'un sursis à éloignement (withholding of removal), selon les témoignages recueillis par l’AFP depuis un an.
Si dans le passé ils ont pu vivre légalement aux États-Unis, l'ordre d'expulsion reste en vigueur avec ce type de protection, contrairement au droit d'asile.
Embarqués sur des vols en pleine nuit, ils ont été prévenus de leur expulsion une fois à bord de l'avion, sans connaître leur destination, menottés et dans l'impossibilité de parler à leur avocat, ont-ils témoigné.
Khalid, 23 ans, a franchi la frontière mexicaine en 2024 pour fuir la torture dans le pays d'Afrique de l'Est dont il est originaire, a-t-il raconté à l'AFP qui a pu lui parler en février puis en mai. Quand le juge lui a accordé un statut le protégeant contre l'expulsion, il lui a souhaité "bonne chance" pour sa nouvelle vie en Amérique.
Il a pourtant été embarqué en janvier, sans ses papiers, pour la Guinée équatoriale, pays critiqué par les défenseurs des droits humains, où il est désormais bloqué dans une situation kafkaïenne.
Arrivé sur place, le gouvernement de cet État pétrolier hispanophone d'Afrique centrale l'a informé qu'il ne pouvait rester et l'a remis fin mai dans un avion, direction son pays natal... qui l'a renvoyé d'où il venait faute de pouvoir l'identifier avec des documents officiels.
De retour en Guinée équatoriale, il ne peut ni partir ni demander l'asile, procédure qui n'existe pas dans ce pays confirme le Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR). "Elles (les autorités américaines) ne savent pas si nous sommes en vie, elles ne savent rien", se désole Khalid.
"Je ne connais aucun avocat spécialisé dans le droit des étrangers qui ait dit à ses clients protégés par la Convention contre la torture ou un sursis à éloignement : +Attention, vous pourriez être expulsés vers un pays tiers+", a déclaré l'avocate Meredyth Yoon basée aux États-Unis. "C’était : +Vous avez gagné.+"
Mais selon l'administration Trump, si ces statuts empêchent de renvoyer ces migrants dans leur pays d'origine, rien n'interdit qu'ils le soient dans un autre pays.
Pour l'agence fédérale chargée de l'immigration ICE, "il est assez facile en termes de logistique d'expulser ces personnes vers un pays tiers", confirme l'avocate américaine Alma David dont les clients ont été éparpillés au Soudan du Sud, au Cameroun, en RDC, en Eswatini.
- "Refoulement en chaîne" -
Certains menaient une vie normale depuis des années, y compris sans statut spécial, comme le Cubain Roberto Mosquera, arrivé enfant en Floride.
Ce plombier de 59 ans a perdu sa carte de résident après avoir purgé deux peines de prison, notamment pour avoir, adolescent, tiré dans la jambe d'un homme lors d'une bataille entre bandes.
Mais "quand il est sorti (de prison), il a changé de vie", affirmait en octobre à l'AFP son amie d'enfance qui préfère se cacher derrière le pseudonyme de Ada. "Il s'est marié, a eu quatre magnifiques petites filles et prend régulièrement la parole contre la violence des gangs, sa famille l'adore", poursuivait-elle.
ICE l'a arrêté lors d'un contrôle de routine à Miramar (sud-est des États-Unis) et il a disparu pendant des semaines.
Le gouvernement a d'abord affirmé à sa famille qu'il avait été renvoyé à Cuba - qui accepte rarement le retour de ses ressortissants. Et puis un jour, Ada l'a reconnu sur une photo postée sur le réseau X par Tricia McLaughlin, alors porte-parole du ministère américain de la Sécurité intérieure (DHS).
Roberto Mosquera avait en fait été envoyé en Eswatini (ex-Swaziland) et interné sans charge dans la prison de Matsapha, à 30 km au sud de la capitale Mbabane, où il se trouvait toujours près d'un an plus tard.
Aux dernières nouvelles qu'Ada avait eues de lui en automne, il avait perdu ses cheveux et beaucoup maigri.
Depuis des décennies Matsapha, où croupissent les opposants au roi, incarne la politique de répression dans ce pays enclavé d'Afrique australe.
Pheap Rom, le Cambodgien, y a passé des semaines. Lui et ses co-détenus y ont "connu la misère", avec une unique sortie quotidienne de 15 minutes et un seul appel par semaine autorisé, a-t-il raconté à l'AFP en avril à Phnom Penh après avoir été rapatrié dans son pays.
Ceux envoyés au Ghana ont été détenus secrètement dans un camp militaire, sans charge. Certains ont été transférés au Togo sans papiers, d'autres ont été renvoyés chez eux, selon des documents judiciaires américains. Parmi ces derniers, un homme bisexuel originaire de Gambie où l'homosexualité est un crime.
"Une fois qu'ils ne sont plus entre les mains des Américains, vous pouvez en faire ce que vous voulez", a confié à l'AFP un des anciens responsables du département d'Etat. "On s'en lave les mains: c'est comme ça que l'administration voit les choses."
Pour Me Yoon, l'administration américaine utilise en réalité ces pays tiers pour procéder aux expulsions qu'elle ne peut elle-même exécuter légalement.
"Ces gouvernements reçoivent de l'argent des États-Unis pour gérer les personnes expulsées simplement pour qu'elles soient ensuite expulsées dans leur pays d'origine - c'est du refoulement en chaîne et c'est illégal", estime Me Yoon.
Ces accords "garantissent le respect de la procédure régulière prévue par la Constitution américaine" et "sont essentiels à la sécurité de notre patrie et du peuple américain", a déclaré ICE dans un communiqué adressé à l'AFP.
- "Chantage" au visa ? -
En RDC et au Cameroun, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) fait pression pour que ces migrants arrivés des États-Unis signent un programme de retour "volontaire" chez eux, selon Me David.
"Ils nous acculent parce qu'ils nous disent : +Si vous n'acceptez pas le programme de retour dans vos foyers, vous resterez coincés dans le pétrin, ici, au Congo+", a témoigné la Colombienne Gabriela, 30 ans, lorsque l'AFP l'a rencontrée en avril dans un hôtel de Kinshasa près de l'aéroport où elle venait d'échouer avec des compatriotes, des Équatoriens et des Péruviens. "Je ne voulais pas aller au Congo, j'ai peur, je ne connais pas la langue", confiait-elle.
Selon des témoignages recueillis par Me David auprès de ses clients au Cameroun, l'OIM a refusé de faciliter le traitement médical pour certains détenus.
"L'assistance humanitaire fournie aux migrants" est "strictement volontaire et fondée sur un consentement éclairé", a réagi l'OIM auprès de l'AFP.
Pour revenir sur sa décision de suspendre les visas, l'administration Trump a imposé aux pays concernés des contreparties, a expliqué l'un des ex-responsables du département d'Etat.
Certaines n'étaient pas particulièrement controversées: partager les données sur les criminels connus, inciter à respecter la durée de validité des visas, accueillir ses ressortissants visés par une expulsion.
Mais il est apparu que la meilleure façon de ne plus être soumis à cette mesure a été d'accepter des migrants venus de pays tiers, a poursuivi le responsable. "Je ne connais pas un seul pays qui ait réussi à sortir de la liste sans avoir conclu un accord" dans ce sens, a-t-il dit.
Le Burkina Faso, dirigé par une junte militaire hostile à l'Occident, a refusé.
"S'agit-il d'une mesure de pression ? S'agit-il d'un chantage ?" avait lancé en octobre le ministre burkinabè des Affaires étrangères Karamoko Jean Marie Traoré après que l'ambassade américaine à Ouagadougou eut soudainement cessé de traiter les demandes de visas. "Le Burkina Faso est une terre de dignité (...) pas une terre de déportation", avait-il ajouté.
Lorsque Abuja a repoussé les avances américaines visant à accueillir des Vénézuéliens l’année dernière, "nous savions qu’il y aurait des conséquences", a confié à l'AFP un ancien responsable du gouvernement nigérian. Des restrictions de visas ont rapidement suivi.
Mais beaucoup de pays africains ont joué le jeu, ont souligné les deux ex-responsables du département d'Etat.
Peu après que le Ghana a accueilli des expulsés ouest-africains, Washington a levé ses restrictions de visas et supprimé des droits de douane de 15% sur l'exportation de cacao et de produits agricoles.
Le ministre ghanéen des Affaires étrangères Samuel Okudzeto Ablakwa avait évoqué en septembre des "raisons humanitaires et une solidarité panafricaine" pour expliquer l'accueil de ces migrants.
Parfois, cela n'a pas même suffi comme pour la Guinée équatoriale toujours soumise aux sanctions malgré l'accord conclu.
- "Trou noir juridique" -
Le nombre de personnes expulsées, la liste des pays ayant accepté de les accueillir ainsi que la teneur précise des accords conclus avec Washington n'ont pas été rendus publics.
Selon le rapport des sénateurs démocrates américains, neuf des 25 États ayant conclu des accords pour accueillir des personnes expulsées des États-Unis sont en Afrique. Selon le décompte d'ONG, 40% des accords confirmés ou présumés ont été signés avec des pays africains (14 sur 34).
Le rapport du Sénat ne mentionnait pas par exemple la Sierra Leone, qui a accueilli ses premiers expulsés en mai, ni la République centrafricaine, qui en a reçu en juin, notamment de nationalité iranienne.
Souvent les avocats ne savent même pas où leurs clients sont détenus.
De ceux envoyés au Soudan du Sud, Me Nguyen explique seulement savoir qu'ils se trouvent dans "un lieu tenu secret" et "gardés par des soldats".
Certains ne bénéficiaient d'aucune protection juridique empêchant le renvoi chez eux mais ont eux aussi atterri dans un pays tiers.
Pheap Rom, le Cambodgien envoyé en Eswatini en octobre, avait purgé une peine de prison de 15 ans aux États-Unis après avoir plaidé coupable de tentative de meurtre pour avoir tiré un coup de feu lors de querelles de voisinage.
À sa sortie, au lieu d'être expulsé vers le Cambodge, il s'est retrouvé dans le petit pays du sud de l'Afrique, enfermé sans être inculpé pendant des mois.
Me Nguyen soupçonne le DHS de n'avoir même pas essayé de renvoyer son client dans son pays, qui a refusé par le passé de récupérer ses ressortissants expulsés des États-Unis.
Le ministère de la Sécurité intérieure a d'abord affirmé que Pheap Rom avait embarqué pour la Thaïlande, pays où il est né mais dont il ne détient pas la nationalité, avant de reconnaître qu'il se trouvait en Eswatini dans le centre de détention de Matsapha.
Une prison devenue un "trou noir juridique", dit Me Nguyen, où les expulsés peuvent être détenus de façon illimitée, sans accès à un avocat en dépit d'une décision de la Cour suprême de l'Eswatini leur accordant le droit à une assistance juridique.
Les contestations judiciaires n'ont pas fait reculer l'administration américaine.
Kilmar Abrego Garcia, cet immigré salvadorien devenu symbole de la politique d'expulsions de M. Trump, a failli cette année être expulsé vers l'Ouganda, l'Eswatini, le Ghana et le Liberia après avoir été envoyé "par erreur" l'an passé au Salvador et emprisonné au Cecot.
Fin mai, un juge américain a abandonné les poursuites pénales à son encontre mais cette décision ne le protège toujours pas d'une expulsion.
Quand un juge américain a jugé illégale l’expulsion d’une femme vers la RDC, où les autorités ont indiqué ne pouvoir lui fournir des soins médicaux adéquats, les États-Unis ont affirmé qu’il serait trop dangereux de la faire revenir en raison de l’épidémie d’Ebola qui sévit dans ce pays, selon des documents judiciaires que l'AFP a pu consulter.
- Un autre avion -
Plusieurs programmes d’expulsions vers des pays tiers ont été mis en place, a déclaré l’une des sources ex-membre du département d’État.
L’un vise les ressortissants que leur pays ne veut pas voir rentrer, un autre sert à résorber un "stock" de demandeurs d’asile, un troisième concerne ceux qui ont été condamnés pour un crime et arrivent au terme de leur peine.
Après avoir purgé deux ans de prison pour tentative de fraude, Benjamin, Nigérian d'une quarantaine d'années, détenteur d'une carte verte marié à une Américaine, imaginait retrouver sa famille.
La procédure d'expulsion lancée à sa sortie allait, pensait-il, être annulée puisqu'un juge a ensuite estimé qu'il devait être protégé contre un renvoi chez lui, compte tenu de son implication passée dans la vie politique du Nigeria, souvent violente.
Au lieu de quoi il s'est retrouvé au Ghana, coincé dans un camp militaire avec d'autres compagnons d'infortune, exposés aux moustiques et aux maladies.
La pression des avocats pour obtenir leur libération a mené le gouvernement ghanéen à les extraire du camp, à les conduire à la frontière et à les abandonner sans papiers au Togo voisin. La situation est "terrible", disait-il en septembre à l'AFP.
"J'ai purgé ma peine", déclarait alors Benjamin, "je prends mes responsabilités". Mais l'administration Trump "a violé la décision de justice."
Depuis, un avion avec à son bord des personnes expulsées des États-Unis a atterri en mai dans la capitale du Ghana.
Quand un journaliste de l'AFP a tenté de leur parler dans l'hôtel d'Accra lourdement gardé où ils étaient rassemblés selon leurs avocats, il n'a pas été autorisé à entrer. Le personnel a juste indiqué que l'hôtel était rempli. Mais que si on revenait deux jours plus tard il y aurait plein de place.
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P.Deng--ThChM